27/12/2010

Cyberespace et Militantisme ( Chomsky )

Dans ce texte, Chomsky pointe les avantages et les inconvénients de l’Internet.
Avantages évidents en ce qui concerne la diffusion d’informations d’habitude occultées, et l’organisation de la résistance aux soi-disant « forces du marché ».
Inconvénients tout aussi manifestes dès lors que la « communication » en mode virtuel se substitue à la communication directe, entraînant une atomisation de la société en individus isolés, persuadés d’encore communiquer alors qu’ils remplacent l’échange énergétique du contact direct par le partage intellectuel de fantasmes communs.
Ce qui n’est pas sans conséquences sur la « santé », au sens le plus large possible, de tout un chacun.


Internet est un phénomène semblable à ceux qu’ont été la radio ou la télévision -ou, en l’occurrence, à l’automatisation. Dans la plupart des cas, la technologie n’a pas de prédisposition à aider les gens ou à leur nuire il est très rare que l’une ou l’autre soit inhérente, tout dépend simplement de qui en a le contrôle.
      Prenez la radio, par exemple. On pourrait se demander pourquoi les mouvements populaires américains doivent se tourner vers les petites radios communautaires pour se voir proposer des émissions qui correspondent à leurs préoccupations, leurs besoins et leurs objectifs ; pourquoi est-ce qu’aucune des grandes radios ne fait cela ? C’est parce que dans ce domaine, les Etats-Unis ont pris, vers la fin des années 1920 et le début des années 1930, un chemin différent de celui du reste du monde, alors que la radio émergeait à peine.
      La radio a une bande de fréquences limitée qui doit nécessairement être rationnée –la question se pose donc de comment rationner. Dans les plus importants pays du monde –peut-être même dans tous les pays,  exceptés les Etats-Unis –la radio s’est vue transformée dans une certaine mesure en une sorte de forum public, c’est à dire qu’elle est aussi démocratique que le pays lui-même. Par exemple, en  Russie, elle n’est pas démocratique, en Angleterre elle est aussi démocratique que l’Angleterre –où, d’une façon ou de l’autre, elle reste dans le domaine public. Les Etats-Unis ont fait l’inverse : ici, la radio est privatisée, elle a été confiée à des organismes privés –et, en plus, ici, on a appelé cela une victoire de la démocratie. Donc, actuellement, aux Etats-Unis, si vous cherchez une radio qui ne soit pas contrôlée par une entreprise, il faut vous tourner vers les petites radios communautaires locales qui, bien sûr, sont très importantes bien que marginales, mais qui possèdent des ressources très limitées.
        Ou bien prenez la télévision : quand la télévision est apparue dans les années 1940, la même chose s’est produite aux Etats-Unis. En fait, pour la télévision, cela n’a même pas suscité de querelles. On a simplement placé cela d’un seul coup entre les mains de pouvoir privés.
       Je pense qu’Internet prend la même chemin. : s’il est placé entre les mains de pouvoirs privés comme l’ont été la radio et la télévision, alors nous savons exactement ce qui arrivera. En fait, on n’a pas cessé de nous le dire. Je me souviens d’un article au sujet des merveilles de ces nouvelles technologies dans le Wall Street Journal, article qui décrivait toutes les fantastiques réalisations rendues possibles par leur caractère « interactif » -vous n’êtes plus passif, dès lors que vous pouvez vraiment « agir »  tout en restant assis face à l’écran. Ils décrivaient comment cela se passerait et donnaient deux exemples, l’un pour les femmes et l’autre pour les hommes.
       Pour les femmes, il parlaient de l’incroyable possibilité de faire du shopping depuis chez soi : elles sont là à regarder un mannequin qui leur présente des articles ridicules, et elles se disent qu’elles doivent impérativement les acheter – et ça, c’est « interactif » : il suffit d’appuyer sur un bouton pour qu’on l’envoie immédiatement. Voilà l’interactivité pour les femmes. Pour les hommes, l’exemple en montrait certains en train de regarder le Superbowl –tout homme viril est censé le faire. Aujourd’hui, ils le font passivement : ils se contentent de rester assis en regardant les combats de gladiateurs. Mais, avec les nouvelles technologies, cela deviendra « interactif ». Ce qu’il suggèrent, c’est que pendant que l’équipe se réunit pour écouter les instructions de son entraîneur avant la prochaine mi-temps, la totalité du public –autrement dit, la totalité de la population mâle vivante- se verra demander son propre avis : plutôt une passe, un dribble, un tir ou je ne sais quoi. Puis, une fois le jeu joué ( indépendamment de ces avis, bien entendu ), on fera apparaître à l’écran l’avis des gens sur ce que l’entraîneur aurait dû recommander –voilà ce que sera l’interaction pour les hommes..
        Voilà probablement comment cela se passera en général : ce sera utilisé comme une nouvelle méthode pour contrôler, manipuler et enfermer les gens dans leur rôle de consommateurs irréfléchis d’objets dont ils n’ont pas vraiment besoin. C’est évident : pourquoi ceux qui possèdent la société devraient-ils agir différemment ?
        Bien sûr, aucune de ces technologies ne doit nécessairement être utilisée  de cette façon, cela dépend simplement de qui en a le contrôle. Si c’est le public dans son ensemble qui finissait par l’obtenir, elles pourraient avoir des fonctions très différentes. Par exemple, ces systèmes de traitement de l’information pourraient être utilisés comme méthodes permettant aux travailleurs de contrôler leurs lieux de travail sans avoir besoin de gérants et de directeurs –sur chaque lieu de travail, chacun pourrait posséder toutes les informations nécessaires pour prendre lui-même les décisions. Dans ces circonstances, cette technologie peut être un outil de démocratisation exceptionnel –en fait, elle permettrait d’éliminer le coeur de tout le système d’autorité et de domination. Mais, de toute évidence, cela n’arrivera pas tout seul –il faut que les gens s’organisent et se battent pour que cela se produise, qu’ils se battent avec acharnement, même.
        Quant aux effets possibles sur le militantisme, je pense que c’est un problème complexe. Selon moi, on peut être sûrs que certains réfléchissent beaucoup à la question d’autoriser ou non l’existence  de choses comme l’Internet, parce que du point de vue du pouvoir, c’est beaucoup trop démocratique : il est très difficile d’en contrôler le contenu et l’accès. Par exemple, j’ai une fille qui vit au Nicaragua, et au moment de la guerre des Contras menée par les Etats-Unis dans les années 1980, il était impossible de téléphoner ou d’envoyer du courrier là-bas. La seule façon pour moi de rester en contact avec elle était l’Arpanet, l’ancêtre de l’Internet, un système mis au point par le Pentagone et auquel j’ai pu avoir accès via le MIT. Donc, c’est grâce au Pentagone que l’on pouvait correspondre. C’est le genre de choses qui se passent sur Internet, et nombreux sont les gens influents qui, de toute évidence, n’en apprécient guère cet aspect.
Ils n’apprécient guère que l’on puisse accéder au texte du GATT,  ou aux dernières nouvelles qui n’apparaissent pas dans les journaux américains, etc... en fait, si vous cherchez un peu sur Internet, vous pouvez trouver presque tout ce dont je parle. Et sur certains problèmes, comme par exemple le Timor Oriental, cela s’est également révélé un outil d’organisation politique inestimable, parce que la plupart des informations sur ce qui  est arrivé là-bas ont tout simplement été étouffées par la presse américaine pendant des années. Bref, tout cela représente des aspects négatifs du point de vue du pouvoir, et ils souhaiteraient certainement empêcher cela.
         D’un autre côté, ces technologies représentent certains avantages pour le pouvoir. Pour commencer, cela divertit et atomise les gens. Quand vous êtes face à votre écran, vous êtes seul. Il y a quelque chose chez l’être humain qui fait que le contact face-à-face est très différent du bruit qui sort d’un ordinateur en réponse à un autre – c’est très impersonnel et cela détruit les relations humaines. Bien évidemment, il s’agit d’un effet positif du point de vue des personnes au pouvoir parce qu’il est très important d’éliminer l’aptitude humaine à s’émouvoir si vous voulez que les gens soient passifs, obéissants et sous votre contrôle. Donc, si vous pouvez éliminer des choses comme le contact face-à face et l’interaction directe, et transformer les gens en caricatures  de pauvres types du genre MIT – vous savez, ceux qui ont une antenne vissée dans la tête reliée en permanence à leur ordinateur – c’est un véritable avantage parce que vous les avez alors rendus encore plus inhumains, et donc encore plus faciles à contrôler.
        Par ailleurs, je trouve que les courriers électroniques ont un caractère plutôt vicieux. Les gens sont un peu trop désinvoltes vis-à-vis de ce type de correspondance – ils vous envoient n’importe quelle ébauche d’idée à laquelle ils n’ont même pas encore réfléchi dès que l’envie leur en prend. Le résultat, c’est que cela finit par devenir un fardeau considérable ne fût-ce que de lire tout ce qui atterrit dans votre boîte, et je ne parle pas d’y répondre, de sorte que vous pouvez facilement  vous retrouver à y passer tout votre temps. Et de fait, les gens y passent un nombre d’heures considérable. J’ai des amis dont la qualité de travail est en trains de baisser gravement à cause du temps démesuré qu’ils passent à communiquer par courrier électronique.  L’idée de s’asseoir devant son écran d’ordinateur et de passer la journée à taper du courrier est extrêmement séduisante.
        En outre, je pense que d’autre aspects de cette question représentent une grande menace  pour les mouvements populaires. Par exemple, j’ai remarqué que de nombreux militants ont récemment résilié leur abonnement à des journaux de gauche. Pourquoi ? Parce qu’ils peuvent y avoir accès par Internet. Si je faisais partie de la CIA, je serais en train de dire : »Il faut encourager cette évolution – d’accord, il y a une conséquence négative, celle de permettre l’accès à davantage d’informations, mais il y a aussi comme effet positif l’élimination des institutions alternatives. Alors, laissons faire, parce que si tous ces gens cessent de payer leur abonnement à Z Magazine, cela va détruire ces institutions et diviser la gauche encore davantage -peut-être même l’anéantir ».
        Je doute que quiconque à la CIA soit assez malin pour se dire cela, mais si c’était le cas, je crois qu’ils voudraient que le phénomène se poursuive, parce qu’il est probable qu’il finirait par éliminer les organisations dissidentes- et cela les éliminerait parce que nous sommes tellement antisociaux que nous ne voyons même pas de raison pour soutenir ces institutions populaires. Souvenez-vous que même si voue êtes un militant de gauche, ce que l’on vous a rabâché depuis l’enfance et qui est toujours resté enfoncé dans votre crâne, c’est qu’il faut s’occuper uniquement de soi. Alors, si on peut obtenir des informations gratuitement, pourquoi faut-il contribuer à la construction d’une organisation ? De toute évidence, il s’agit d’une attitude très antisociale, mais s’en extraire est très difficile : nous sommes contaminés. Il y a donc un certain nombre d’aspects de ces technologies qui, selon moi, sont extrêmement dangereux. J’espère que l’on va bientôt reconnaître ces aspects là et leur résister.


Noam Chomsky –dans « Comprendre le Pouvoir » tome 3 – p.97 éd. Aden

Commentaires

bon depart

Écrit par : Zihookgek | 30/05/2012

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